Le propre des noms

 

 

Tout est essentiel et tout est insignifiant. Tout est vrai et tout est faux. La vie est autant une tragédie qu’une immense farce. De tout et de chaque chose, il faut autant en rire qu’en pleurer. Je ne veux pas choisir, c’est ce que j’ai choisi. Quand je me réjouis d’une fête entre amis, après je prends le temps d’en pleurer dans des circonstances intimes. Lorsque je m’attriste de la mort d’un proche ou d’un proche d’un proche, par la suite, je pends le temps d’en rire tout mon soûl. C’est un choix de vie que je trouve le plus juste, aussi injuste que cela paraisse. Mais c’est un choix aussi juste et injuste que l’est la vie (pour s’en tenir à elle). Cela va sans dire que ce n’est pas un choix facile à assumer jusqu’au bout. Par exemple, la chose difficile, la plus anodine (et donc la plus importante) (et pourtant finalement assez simple), c’est qu’il me faut deux fois plus de temps que la plupart des gens pour vivre et intégrer les choses et les événements. Puisqu’à chaque fois, je tiens à les vivre à peine et entièrement, dans toute leur splendide et misérable dualité. J’avance donc deux fois moins vite que tout le monde et pourtant mes avancées me sont deux fois plus intenses et complètes, mais finalement, elles sont également deux fois plus incomplètes et vides. Car plus je comprends mieux, moins je comprends davantage. Plus j’en sais, moins j’en sais. C’est bien connu. Et pourtant personne ne le sait aussi bien que moi puisque je l’expérimente à chaque fois. Mais je vois bien que c’est une expérimentation avortée, aussi riche que stérile. Je suis dans une impasse. Et pourtant tous les chemins me sont ouverts. Je mets un pied à droite, et un pied à gauche. Je ne peux aller dans deux directions contradictoires à la fois, et cependant j’ai bien effectué ces deux pas différenciés. Je cueille une fleur et je lui arrache ses pétales. Je détruis une bâtisse et pourtant je l’emporte entière avec moi. J’avance vers vous et je m’en éloigne, puisque je dis autant que je tais, puisque je m’immobilise autant que je m’agite. Je réfléchis autant que je m’abrutis. Je raisonne autant que je me folie. Je pleure autant que je ris. Je l’ai déjà dit, mais je n’ai rien dit. Je dis mais rien n’est dit. Je m’exprime et pourtant je me comprime, même si j’imprime aussi. Mes traces sont aussi invisibles qu’évidentes et aussi indélébiles qu’éphémères. Vos mots et vos rires me sont aussi précieux que futiles, les miens ne diffèrent en rien. Et pourtant en tout. Nous avons des pensées similaires et nous les exprimons de mille façons, ou bien nous disons les même mots et ne mettons pas le même sens derrière, nous rions des mêmes bizarreries et pourtant nous ne les voyons pas vraiment si bizarres, ni si drôles que cela. De toute façon, la joie et la tristesse font naître le même nectar, doux et salé, les même larmes qui s’échappent d’une même grimace plissée, d’un même soubresaut qu’il soit sanglot ou éclat de rire, des même yeux, et pourtant d’un regard si différent. Et un peu comme la larme qui coule sur le visage, le très froid brûle, et le très chaud finira par refroidir. Le soleil nous est aussi vital que létal. La lune nous est aussi apaisante que tourmantante. La mer aussi calmante qu’inquiétante. La terre sert autant à faire jaillir la vie qu’à engloutir, étouffer, recouvrir, oublier, pour ne pas oublier, quand justement la vie n’est plus. Nous sommes entourés de réalités que nous ne faisons que recréer sans cesse à notre façon. Nous vivons dans un seul et unique monde qui nous est pour chacun différent puisque pour chacun ce monde est fidèle à notre propre vue de l’esprit. Un esprit que nous avons tous, mais surtout, bien sûr, que chacun a. Tous. Chacun. Là même, je pense ce que j’écris, mais je n’écris certainement pas ce que je pense.

La preuve de cette conception incongue, universelle et qui m’est toute personnelle, c’est que je vis et que je meurs. Que je meurs et que je vis. D’ailleurs, je ne sais si je vis d’abord, puis que je meurs. Ou si je commence par mourir pour vivre ensuite. Le plus probable est que je meurs en même temps que je vis. Que je meurs chaque moment que je vis, que je meurs chaque moment de ma vie. Tout comme je vivrai, ou ai vécu, chaque instant de ma mort…

 

 

Lamalie, juillet 2002.

   

 

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